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    Athanase 
    Vantchev de Thracy 


    LUNDI

    A Luis Arias Manzo

    « Sur la table on avait posé
    une tête en argile
    aux murs on avait mis
    des fleurs… »


    Miltos Sakhtoûris,

    La scène

    Eloge à Mog Ruith,
    Le Serviteur à la Roue,
    Le vainqueur de Comac Mac Airt,
    Le mélode magicien,
    Le druide du soleil intérieur,
    Le maître sublime de la harpe !

    Gloire à Dagda, son suprême protecteur,
    Le dieu des éclairs,
    Le seigneur des mers
    Et de tout l’univers obscur de l’au-delà,
    Le souverain possesseur,
    Le roi bienveillant
    A l’hospitalité digne d’un Alcinoos !

    Ô Musicien de l’âme qui sait,
    Unité amoureuse de la Beauté,
    En mon sein étincelle une vive lumière,
    Sur ma main d’humble aède gaulois
    Sont peints les yeux du ciel immortel !

    Mais, ô mon guide de clarté,
    Je sacrifie aussi aux déesses grecques,
    A Espérance et à la grande Némésis,
    Au pied de leurs statues
    Qui se dressent côte à côte
    Dans le temple ionique de mon cœur,
    Je prie, noyé de larmes voluptueuses,
    Saisi de ferveur extatique,
    Chaque jour !

    Chaque jour
    Je me prosterne devant les déesses,
    Pour que le chantre modeste que je suis,
    N’espère plus qu’il ne lui soit permis !

    Voici pourquoi,
    Ô mes Amis qui vous riez
    De mes sacrifices,
    Tous les soirs,
    Le toit de ma modeste demeure
    Tremble et s’illumine
    Et doucement s’élance vers
    La rose, vers la chantante clarté
    Des astres aux maisons innombrables !

    Paris, le 23 juin 2008

    Glose :

    Luis Arias Manzo : un des plus grands poètes et écrivains contemporains chiliens, fondateur et secrétaire général du Movimiento Poetas del Mundo, organisation qui regroupe plus de 4.200 poètes du monde entier.

    Miltos Sakhtoûris [né en 1919] : poète grec. « Son œuvre, – écrit Michel Volkovich, l’excellent traducteur des poètes helléniques – l’une des plus admirée de ses cadets, est un cauchemar où la noirceur, la rudesse, le dépouillement des images finit par agir, étrangement, comme un exorcisme ».

    Mog Ruith : dans la mythologie celtique irlandaise, Mog Ruith est un druide mythique. Il est surnommé le « Serviteur à la Roue » car, en tant que représentation du dieu Dagda, son attribut est la roue cosmique. Cette roue rend sourd quiconque l'entend, entraîne la cécité de celui qui la voit et tue ceux sur qui elle s'abat. Il a une fille, elle même « druidesse », Tlachtga.

    Mog Ruith apparaît principalement dans un texte intitulé Forbuis Droma Damhghaire [Le Siège de Druim Damhghaire]. Ce texte raconte une expédition guerrière du Ard ri Erenn [Roi suprême d'Irlande] Comac Mac Airt contre la province de Munster qui ne paie pas le « Boroma ». Il s'agit d’un tribut en bétail que les rois de provinces doivent au Ard-ri. Les gens de Munster font appel au druide Mog Ruith, dont la puissante magie leur apporte la victoire. C'est l'un des druides les plus puissants de la mythologie, c'est aussi un guerrier qui a la particularité d'être « aveugle » ; la cécité est une qualité pour certains druides puisqu'elle leur confère le don de voyance. Sa résidence se nomme « Darbre » [ou « Dairbre »], ce qui signifie forêt de chênes.

    Les premiers chrétiens irlandais en firent l'instigateur de l'exécution de saint Jean-Baptiste, afin de détruire sa réputation, preuve que le mythe était important.

    Alcinoos : dans la mythologie grecque, Alcinoos [Ἀλκίνοος / Alkínoos] est le fils de Nausithoos et le roi des mythiques Phéaciens. Il accueille les Argonautes qui fuient de Colchide. À leur arrivée, il ordonne que si Médée est encore vierge, elle doit retourner vers son père. Jason et Médée consommeront rapidement leur mariage. Il accueille aussi Ulysse naufragé qui lui contera ses aventures et, malgré les menaces de Poséidon, Alcinoos l'aidera à repartir. Poséidon transformera le nouveau navire d'Ulysse en roc et bouchera ainsi le port des Phéaciens d'une montagne.

    Némésis : dans la mythologie grecque, Némésis [Νέμεσις / Némesis] est la déesse de la Vengeance. Le nom de Némésis dérive du terme grec νείμειν, signifiant « le don de ce qui est dû ». La mythologie romaine en reprend un aspect sous la forme de Invidia, soit « l'indignation devant un avantage injuste »

    Le substantif « némésis » est employé en français par antonomase pour désigner la colère ou la vengeance divine. En anglais, il désigne un châtiment mérité et inéluctable, voire un fléau ou une malédiction. Il peut également s'appliquer à une personne : un punisseur de torts ou un vengeur, ou bien un ennemi, un rival personnel. Antonomase [n.f.] : en rhétorique, une antonomase est la figure de styl℮.


    NON, LE POETE NE PEUT PAS MOURIR


    [In memoriam]

    A Jaime Choque Mata


    « En todo hay una palabra
    que duele mucho:
    !ADIOS! »


    [ « Dans tout mot qui fait très mal
    il y a un :
    ADIEU! »]


    Terezinka Pereira

    I.

    Colombe, douce colombe,
    Pose tendrement tes pattes roses et fragiles
    Sur l’herbe délicate qui pousse
    Sur la terre légère de cette tombe !

    C’est là, colombe élégante, c’est là
    Que dort à présent, le Poète
    Jaime Choque Mata,
    La voix la plus pure,
    La voix la plus cristalline de Bolivie !

    Une brise passe,
    Un pétale de pêcher se détache
    Avec la grâce d’un papillon.

    II.

    Viens ce jour de mai, âme de clarté,
    Poète, doux cœur d’un peuple
    Que tu as aimé jusqu’aux profondeurs
    De la plus mortifère des douleurs !

    Viens, âme sonore, avec moi
    Et nous visiterons
    Les sept îles de l’Amour !

    Le feu de ton cœur tombera sur les livres
    Et les brûlera d’affection !

    Une branche parle à une autre branche,
    Une étoile fait signe
    A une autre étoile,
    Deux hirondelles côte à côte
    Dans la chaleur de leur nid.

    III.

    Non, le temps ne peut éroder ta bonté
    Ni la neige ensevelir tes paroles !
    Ton silence sur ma joue, âme,
    Est une suave huile d’amande !

    Ô, Amour, toi qui sais
    Ce qui est caché en chacun,
    Toi, soleil au cœur du jour aérien,
    Dis à Jaime, à mon frère en tendresse,
    Ma dévotion exaltée.
    Toi, le plus digne des hommes,
    Toi, l’Ami véridique des cœurs tristes !

    Ô pauvre mésange blessée,
    Si tu savais parler
    Qui aurais-tu appelé à ton secours ?

    IV.

    Viens, joins à ma lèvre le souffle ensoleillé
    De ta bouche !

    Comme le cœur de la rose apparaît
    Dans le parfum,
    Ainsi ton cœur s’est déversé dans tes poèmes !

    Ah ! Comme le mot Amour
    Devient clair dans ton sourire !
    Comme il résiste au glaive du temps
    Qui tranche notre vie !

    Devant sa maison misérable,
    Une vieille femme dort,
    Un petit chaton appuyé contre
    Sa joue ridée.

    V.

    Ô voix andine, voix transparente
    Qui parle nûment au ciel lumineux
    De Bolivie !

    Il y a dans tes mains cent rectitudes !
    L’œuvre du juste
    N’est-elle pas pur émerveillement ?
    Toi qui as brûlé comme une phalène
    Qui veut embraser le feu sacré de ta patrie !

    Dans la douce clarté de la maison,
    Une très vieille chaise bancale
    Du temps de ton grand-père,
    Tu soupires ! Ton cœur s’effondre.

    VI.

    Parle-moi, Jaime, rafraîchis
    Le jardin de mon âme
    Comme la pluie rafraîchit
    Les herbes des prairies !

    Entre ta parole et la mienne
    Il y a le fleuve de l’éternel printemps !
    Laisse ce jour l’ombre du faucon
    Courir sur cette terre qui
    Devint diamant dans ta pensée !

    Fleur d’acacia précoce
    Dans le bleu velours du ciel
    Bolivien !
    Fleur soyeuse d’acacia !

    VII.

    Fulgurance des mots, brillance du poème !
    Mots puissants, altiers, frondeurs, bagarreurs !
    La splendeur de la foi,
    Les sortilèges de la passion !

    Le mausolée lumineux de tes yeux
    Visionnaires des profondeurs !
    Toi, Jaime des Andes,
    Toi qui as fait parler
    Les profondeurs de l’histoire
    Avec l’exaltation d’un prophète
    Dans des vers hallucinatoires,
    Electriques, syncopés.

    Une fleur appuie sa joue
    Contre une autre fleur,
    Douce affection !
    Le mois de mai !

    VIII.

    Ô inquiétude calme des nuits de La Paz,
    Le temps qui dort dans ta belle langue espagnole
    Est beau comme les narcisses sauvages
    De Bolivie !

    Silence dans la vieille maison,
    Rideaux oubliés fermés aux fenêtres,
    Il est temps d’admirer la solitude !

    IX.

    A présent, tu appartiens, frère,
    A ta demeure éternelle
    Et à ton nom !

    Comme Abraham,
    Trouve dans le sang de ta terre
    Des cyprès et des jasmins,
    Des murmures d’enfants
    Et le chant d’une jeune fille !

    Ô mon Dieu, toi qui nourris
    De ton souffle l’eau des rivières
    Et le sang dans mes veines,
    Nourris à présent de violettes la mémoire
    Du Poète !
    Couvre son âme de blasons, d’hiéroglyphes,
    De poèmes à déchiffrer,
    De mots et de caractères à découvrir !

    La blancheur des draps frais,
    La lune dans leurs plis,
    L’odeur des êtres que j’aime !

    X.

    Tu le sais, frère,
    Le voyage intérieur
    Court et au-delà des cieux !
    Cet effacement divin,
    Cette ivresse inconnue,
    Cet anéantissement
    Dans le cœur de ton peuple !

    Ô douleur, fais-moi vivre ce jour
    D’endormissement de l’ami
    Dans toute l’épaisseur du regard
    Qui me sépare de son visage !
    Un goutte de pluie sur le toit,
    Une autre goutte,
    Sans cesse je pense à toi !

    XI.

    Et cette oscillation
    Entre le regard et le geste !

    Toi, maître sublime
    De l’algèbre essentielle
    De ta langue !
    Toi qui as saisi toutes les nervures,
    Tous les replis secrets
    De ta pensée !

    Dans les fentes intimes
    Du temps,
    Un souffle irrésistible
    De renouveau !

    XII.

    Ô peuple aimant de Bolivie,
    Remplis-toi à présent
    De l’absence du poète
    Qui a fait de son cœur ta barque de salut !

    Ô colombe, chante,
    Fais se profiler parmi les herbes,
    Plus claire,
    Plus rayonnante
    La beauté
    De son âme !

    Chante celui
    Qui a fait de son être
    Une cime de vertige
    Où librement vacillent
    Les frontières de l’âme !

    Il a traversé les saisons
    Toutes les saisons de l’amour,
    Le poète de lumière !

    Je crois à l’éternité
    Au vent immortel
    Qui caresse les tiges
    Des jeunes blés !

    Ô quand vient l’été,
    Quand vient l’été
    Tout devient bleu.

    Athanase Vantchev de Thracy

    Paris, Pâques, le 23 mars, Anno Domini MMVIII

    Glose :


    Terezinka Pereira : poète brésilienne, professeur de littérature portugaise à l’Université de Colorado [USA].

    Jaime Choque Mata [1927-2008] : poète, professeur et journaliste bolivien. Il est l'auteur de : Anthologie du Rêve, Orage [Prix National de Poésie 1963], Recueil de poésies lyriques de Condors, Soupir de Pierre, Source de Feu et d’une anthologie poétique: La foi par la vie. Poète associé par l'UNESCO au programme Culture de Paix, il a été distingué deux fois par le Prix Alfonsina Storni de la Fondation Givré de Buenos Aires [Argentine 1965-1966], deux fois par le Prix de la Revue Sílarus de Battipaglia [Italie 1975-1976]. Jaime Choque Mata a obtenu quatre distinctions honorifiques en Espagne : trois à Barcelone et une au Léon [1966-1974]. Il a été décoré de l'Ordre National le Condor des Andes en 2007.


    PLEURS SOUS LES POMMIERS EN FLEURS

    [In Memoriam]

    A Jorge Debravo


    « Llegas a mí con cada estrella.
    En cada luna vienes a mis brazos. »

    [« Tu viens à moi avec chaque étoile.
    Dans chaque lune tu viens dans mes bras. »]


    Cristiano Alberto Gómez

    Les mésanges
    Emplissent l’air du matin
    De leurs cristallins piaillements.

    Jorge, mon Ami,
    De nouveau fleurissent les pommiers !
    De nouveaux les rivages du ciel
    Attendent les vertes modulations
    De ta voix et les poèmes vivants des forêts.

    Ô douloureuse palette du printemps,
    Tristes pinceaux des nuages !

    Je relis tes chants, frère aimé,
    Des pleurs courent sur mes joues
    Et tombent sur tes mots.
    Aussitôt qu’elles les touchent
    Ils se changent en papillons !

    Un frôlement de soie blesse mes lèvres,
    Les ailes du temps sur mon front !
    Toi mort ?
    Non, je ne peux le croire, mon Ami,
    Tu vis, tu vibres, tu ris encore et toujours
    Partout où les pupilles des jeunes amoureux
    Boivent l’eau vive
    De tes vers !

    Ô subtile sensualité
    Des bergeronnettes,
    L’air autour,
    Plein d’attention aux choses infimes !

    Toi, Jorge, mon frère,
    Etoile du matin que mon cœur
    Berce avec suavité
    Sur les blés en herbe !

    Les gorges des peupliers palpitent
    Et tu es, Ami, la pierre de touche
    Par laquelle on distingue
    L’or falsifié du vrai or !

    Dors, dors en paix, Jorge
    Des pommiers en fleurs,
    Repose, mon frère en poésie
    Au milieu des hautes artémises !

    Que les jeunes filles de San José
    Viennent le soir
    Couvrir ta tombe
    De leurs légers voiles de chants.

    Et sache, frère, que tu as inscrit ton nom
    Avec des pétales de roses
    Sur tous les cœurs de ton pays !

    Athanase Vantchev de Thracy

    Glose :

    Jorge Debravo
    [1938-1967] : poète costaricain. Fils de paysans pauvres, il a connu la souffrance des simples gens. Sa poésie gagne immédiatement la sympathie du lecteur par sa grande sensibilité et son lyrisme profond.
    Artémise - Artemisia Annua ou Armoise – Artemisia vulgaris [n.f.] : plante herbacée vivace de la famille des Astéracées [Composées], commune dans les régions tempérées, parfois cultivée comme plante ornementale, connue depuis l'antiquité. Les Gaulois la nommaient « ponema ». Son nom vient du nom de la déesse Artémis, protectrice des femmes malades. Dans la mythologie grecque, Artémis [en grec ancien Ἄρτεμις / Ártemis] est la déesse de la chasse et une des déesses associées à la Lune [par rapport à Apollon, qui est le dieu du Soleil]. Elle est assimilée dans la mythologie romaine à la déesse Diane.
    Elle est la fille de Zeus et de Léto et la sœur jumelle d'Apollon [ou simplement sa sœur, selon l'hymne homérique qui lui est consacré], avec lequel elle partage beaucoup de traits communs.
    Cette plante a été utilisée pendant des siècles par la médecine chinoise traditionnelle contre la fièvre et le paludisme. Autres noms communs : armoise citronnelle, artémise, herbe royale, remise.
    Cristino Alberto Gómez [né en 1987] : jeune poète de la République Dominicaine.


    Voluptés inassouvies

    « Et maintenant voici la nuit sans fin. »
    Nikos-Alèxis Aslànoglou [1931-1996], La séparation

    C’était, si ma mémoire est bonne, ô mon tendre enfant,
    A Horefto, la petite plage captivante au pied du mont Pélion.
    Ah ! Comme il pleuvait ce jour poignant du mois de novembre !
    Comme la nature était morne à mourir,
    Comme tout était lourd de nostalgie saturnienne !

    Il n’y avait âme derrière les volets fermés,
    Pas un seul café d’ouvert !
    Revenir en arrière ? Mais ce n’était pas une solution !
    Et l’on chercha désespérément, obstinément, humblement,
    Avec un acharnement cyclopéen,
    Fâchés contre nous-mêmes, brisés par le chagrin,
    Une porte enfin ouverte !

    Soudain des voix joyeuses arrivèrent jusqu’à nos mains,
    Soudain des paroles mystérieuses
    S’abattirent sur nos cils endoloris !

    Nous nous précipitâmes, nous ouvrîmes la porte illuminée,
    Nous entrâmes !

    Et ce fut l’ineffable miracle !
    Vous étiez là, devant nous, mon bel enfant,
    Archange souriant, effigie éblouissante d’un dieu grec
    Devenu lumière !

    Et nous bûmes, assis côte à côte, riant en éclats,
    Des vins inconnus fermes, suaves et frais
    A la robe de grenat plein,
    A la teinte d’or de mandarine, aux reflets vert d’eau des marées,
    A la clarté d’or moyen ambré.
    Des vins, mon ange inconnu,
    Qui sentaient bon la menthe sauvage et le citron,
    La cerise des bois et la pomme coupée,
    L’abricot et l’absinthe végétale,
    Et tous les fruits innombrables des forêts virginales !

    On parlait un italien pauvre,
    On disait mille petits riens ensorcelants,
    Recelant d’insondables secrets.
    Et un antique abandon
    Se répandait dans mon sang, comme un lourd fleuve d’automne
    Répand ses eaux fatiguées dans la plaine vespérale.

    Et votre voix de velours voluptueux
    S’arrêtait là, droit dans les paumes de mes mains,
    Où restaient encore des traces de caresses et d’enfance !

    Et ce regard plus doux, plus lisse au toucher
    Que le vaste ciel thessalien
    Ou l’air poudreux du Péloponnèse,
    Plus riche que le luxe des ondes égéennes
    Dans leur opulente oisiveté !

    Vous vous courbiez vers moi
    Comme le pêcher fleuri courbe au printemps
    Ses rameaux odorants.
    Et votre souffle de gerbes de blés
    Caressait ma joue comme les calices du jeune coudrier
    Frôlent de leur humble arôme
    Les lèvres entrouvertes de l’éther !

    Il pleut ce soir à Paris !
    Seul, dans un autre café, mon bel enfant,
    Terne à perdre tout espoir,
    Je pense à vous, à vous, mon ange évanoui !

    Je ferme les yeux et ouvre l’ouïe attentive !
    Et de nouveau la source sonore de votre voix soyeuse,
    Pareille au nectar vermeil d’un champ central de pavots,
    Remplit les iris assoiffés de mes yeux de ses sortilèges!

    De nouveaux des parfums lointains de basilic et de myrte,
    De lupin frêle et d’aneth sauvage,
    Orgueil des bocages de l’Hellade,
    Déferlent contre l’incendie de mes tempes

    Et entourent mon nom nu de poète
    D’antiques voluptés inassouvies !

    Athanase
    Paris, le 2 décembre 2003 – 16h35


    Glose :
    Nikos-Alèxis Aslànoglou [1931-1996] : un des plus poignants poètes grecs, né à Thessalonique. Il a écrit peu de poèmes, mais d’une grande profondeur. Ces vers cachent difficilement ses grandes obsessions : la mort et les amours interdites. Sa belle voix voluptueuse résonne avec toute sa force et toute son ampleur dans « le très élégiaque et très mystérieux dernier recueil », Odes au prince [1981]. Aslànoglou fut très liés avec le grand poète francophone Théo Crassas et son frère Anastase.

    Unsatisfied Desires

    « And now, the endless night. »
    Nikos-Alèxis Aslànoglou [1931-1996], The separation

    It was, if my memory serves me well, O my tender child,
    at Horefto, the captivating little beach at the foot of Mount Pelion.
    Ah! How it rained that poignant November day!
    How nature seemed gloomy enough to be in mourning,
    how everything was weighed down with saturnine nostalgia!

    There wasn't a soul behind the closed blinds,
    not a single cafe open!
    Go back? But that was no answer.
    And we searched desperately, stubbornly, humbly,
    with a Cyclopean determination,
    angry with ourselves, broken-hearted with grief,
    for a door that would finally open!

    Suddenly joyful voices reached our waiting hands,
    suddenly mysterious words
    beat down upon our aching eyelashes!
    We hurried over, opened the door where the light was, entered!

    And this was the unutterable miracle!
    You were there before us, my beautiful child,
    smiling archangel, dazzling effigy of a Greek god
    turned into light!

    And we drank, side by side, laughing aloud,
    unknown wines, full-bodied, sweet and cool,
    rich with ruby,
    tinted with the gold of satsumas, with green reflections of tidal waters,
    with the brightness of amber-gold.
    Wines, my unknown angel,
    with the fine aroma of mint and lemons,
    of wood cherries and cut apples,
    of natural apricots and absinthe,
    and all the innumerable fruits of the virgin forest!

    Our Italian was poor,
    we said a thousand bewitching little nothings,
    concealing unfathomable secrets.
    And an ancient abandon
    spread through my blood, like a heavy autumn river
    spreads its tired waters over the evening plain.

    And your voluptuous velvet voice
    stopped there, right in the palms of my hands,
    where there still lingered traces of caresses, of childhood!

    And that look, sweeter, smoother to the touch
    than the vast Thessalian sky
    or the powdery air of the Peloponnese,
    richer than the luxury of the Aegean waves
    in their opulent idleness!

    You were bending towards me
    like the peach tree in blossom bends its
    scented branches towards spring.
    And your breath of sheaves of corn
    was caressing my cheek like the calyxes of a young hazel tree
    brush with their humble scent
    the parted lips of the ether!

    It's raining in Paris!
    Alone, in another cafe, my beautiful child,
    dull enough to lose all hope,
    I think of you, of you, my swooning angel!

    I close my eyes and open my attentive ears!
    And again the echoing spring of your silky voice,
    like the rosy nectar of a field of poppies,
    fills the thirsty irises of my eyes with its spells!
    Once again distant perfumes of basil and myrtle,
    of frail lupin and wild dill,
    pride of the farmlands of Hellas,
    break against the fires of my temples
    and surround my naked poet's name
    with ancient unsatisfied desires!

    Athanase Vantchev de Thracy
    Paris, December 2nd, 2003 – 16h35
    Translated by Norton Hodges


    Instant

    Ces abeilles mélodieuses,
    Poussière pure, graines d’or,
    Semis transparent
    Dans la tremblante ténuité du matin.

    Soudainement, un chagrin bleu
    Se saisit du cœur nu,
    Un vide courtois où,
    Aussitôt,
    Comme un éclair,
    Se précipite
    La présence divine.

    ----
    The melody of the bees,
    pure dust, golden seeds,
    transparent young tendril
    in the shivering subtlety of morning.

    Suddenly blue grief
    seizes the stripped heart,
    a welcoming void,
    where instantly,
    like a lightning flash,
    the Divine Presence rushes in.

    Athanase Vantchev de Thracy.
    Translation by Norton Hodges


    La mort du prophète

    « Celui qui désire la vie future, qui fait des efforts pour l’obtenir, qui en outre est croyant, les efforts de celui-là seront agréables à Dieu »

    Coran, sourate XVII, Le Voyage nocturne, verset 20

    « Louange à Dieu souverain de l’univers,
    Le Clément, le Miséricordieux,
    Souverain au jour de la rétribution.
    C’est Toi que nous adorons, c’est Toi dont nous
    implorons le secours.
    Dirige-nous dans le sentier droit
    Dans le sentier de ceux que Tu a comblé de Tes bienfaits,
    De ceux qui n’ont point encouru Ta colère
    et qui ne s’égarent point.
    Amen. »


    Coran, sourate I, Au Nom de Dieu Clément et Miséricordieux

    Viens sur mon cœur, Ange de la claire Lumière,
    En ce Jour de cinglante affliction,
    En cette Année de sourds gémissements,
    En cette Heure ultime de sanglots,
    Messager brillant du Beau Savoir,
    Toi, céleste archi-stratège des hiérarchies du Ciel,
    Guide et protecteur des immaculés,
    Toi qui dictas de ta voix pareille au chant de mille fleuves,
    Toi qui incisas sur les lèvres pleines d’excellence du Prophète
    Les Paroles immortelles du Livre sacré !

    Viens, Ange, entre le coucher des Pléiades et le lever du Soleil,
    Touche de ton regard éclatant ma bouche excessive !
    Rappelle-toi le serviteur de Dieu, al-Khidr,
    Et la Divine Nuit, la Nuit du Destin, laylat al-qadr,
    Pendant le lumineux mois du Ramadan !

    La Nuit où la branche mélodieuse
    Sur la branche mélodieuse, sa sœur, s’endort et se pâme,
    La Nuit où l’air léger cesse de chanter,
    Les lentes rivières s’arrêtent de couler,

    Et le vent s’abandonne aux sereins baisers du silence !
    La Nuit où, ô mon âme, on peut entendre frémir les hauts palmiers
    Et grandir les herbes ténues sous l’haleine prodigieuse de la Lune !
    La Nuit qui créa de brises insouciantes et de sables brûlant
    L’agile, le rapide Bédouin,
    Et d’une flèche véloce, d’un javelot chantant
    Le cheval indomptable, le coursier indocile et rebelle comme l’éclair !

    La Nuit qui a vu le Ciel, aussitôt devenu Verbe,
    Déverser dans l’oreille de l’Elu, tel un luisant filet de miel,
    Le mystère des mystères !

    Ô Ange des songe harmonieux,
    Change ma foi, droite comme le tranchant de l’épée,
    En harpe vibrante et sonore, en cithare de clarté,
    En beauté inscrite dans chaque graine,
    En lac radieux, pur paysage de l’âme, de l’esprit et du temps,
    En source translucide, en mots sans souillure,
    En phrases sans hiatus ni perfide flétrissure !

    Que résonnent ses cordes attentives !
    Qu’elles disent aux âmes affligées,
    Aux cœurs lacérés par la douleur
    En ce jour de lamentation et de deuil,
    Comment s’en est allé,
    Dans la paix infinie de la bonne chaleur de ce mois de juin,
    Le Divin Messager, l’Ami des hommes, le Fidèle, Al-Âmin,
    Le doux cavalier de la Justice !

    Dis les tressaillements délirants de la Terre,
    Les frénésies irrésistibles des larmes,
    Les ivresses funéraires des sanglots,
    Les vertiges berceurs de la tristesse !

    Dis, dis Ange des anges, comme il se leva, équanime et paisible,
    De parmi ses terribles souffrances,
    Comment, la tête bandée de la fine écharpe blanche,
    Il alla, suffoquant de douleur, trébuchant,
    Saluer les tombes sacrées des martyrs
    Tombés à Ohod, corps bénis, couchés à présent, pour l’éternité,
    Au cimetière accueillant de Baqi !

    Comment, prosterné sur la terre aimante, la terre fidèle,
    Il pleura de ses larmes justes et exactes,
    Ses amis délectables, ses hommes vaillants,

    Mouillant de la tendresse liquide de ses yeux magnifiques,
    Ses yeux oints de kohol et de collyre à l’antimoine,
    Leur repos irrépréhensible et doux !

    Dis, ô Ange de l’Aurore, comment il demanda aux vivants
    Sept seaux d’eau vive de sept puits différents
    Pour rafraîchir, une dernière fois,
    Son corps chancelant, son corps fragile
    Comme une tige de narcisse du désert,
    Comme un branche de grenadier !

    Comment il alla, à pas mal assurés, à la mosquée de Médine,
    Parmi ses frères et dévoués auxiliaires, les Ansars irréprochables,
    Et les Exilés tant éprouvés de La Mecque,
    Comment il monta en chaire
    Dans le minbar et, ayant récité l’oraison,
    Prononça ces mots terrifiants :

    « Un parmi nous passera bientôt près du Créateur »

    Ah, mots qui pousseront à jamais, comme le lierre sauvage des bois,
    Dans le cœur des hommes qui l’aimeront pour toujours
    Avec toutes les gouttes de leur sang !

    Dis, Ange de l’éther, comment il demanda,
    D’une voix merveilleuse de douceur et d’amour,
    D’une voix débordante de confiance absolue
    En la très grande et très tendre,
    En la très sûre et belle bonté de Dieu notre Seigneur,
    Pardon au peuple anéanti de chagrin,
    Implorant ses amis à ne point ériger son tombeau
    En lieu de pèlerinage et de culte

    Ni sa maison en aire de prière !
    Dis, Ange de Dieu, comment avec le dernier souffle
    Qui lui restait encore dans sa défaillante poitrine,
    Il demanda à sa femme tant aimée et chérie,
    Aïcha, la pure et la douce, la mère
    Du peuple innombrable des croyants,
    De faire don aux pauvres de la cité,
    De faire aumône suprême,
    Des derniers sept dinars qu’il possédait,
    Le seul, l’unique trésor de toute une vie
    De sacrifices inouïs, de larmes, de supplices, de blessures,
    De cicatrices, de famine, de soif, de labeur
    Et d’abnégation insondable !

    Comment il formula avec une grâce incomparable,
    Avec la plus belle des bienveillances,
    Sa dernière volonté de pureté :
    Oui, il supplia, ô mon âme,
    Qu’on lui lavât avec minutie,
    Qu’on lui frottât avec courtoisie, avant le départ éternel,
    Ses dents, blanches comme les marguerites du printemps,
    Luisantes comme le silex des dunes.

    Révèle, ô mon chant, comment à l’instant
    Où il rendit à l’Ange Gabriel son âme déférente,
    Le sceau céleste de la haute prophétie, le signe astral
    Dont Dieu l’avait marqué à sa naissance entre ses deux épaules
    S’effaça brusquement, subitement,
    Comme un rêve froid s’évapore à la chaude clarté du matin,
    Comme un soupir sonore se laisse étouffer par la brise,
    Comme un songe se dilue dans l’eau caressante d’un baiser !

    Et puis, comment dans sa maison si modeste,
    Dans sa demeure simple comme la divine miséricorde,
    Tomba le silence immuable de l’été irréprochable,
    Comment la mer aventureuse de la grande chaleur herbée du Midi
    Et l’ardeur cristalline de l’air transi de tristesse
    Se couchèrent sur le seuil inconsolable !

    Dis, Ange de la Voie Lactée,
    Comment on lava son corps à jamais endormi
    Dans les bras des anges éplorés,
    Comment on l’a vêtu de la tunique blanche
    En la jonchant de branches de jasmins,
    Comment on l’a enveloppé dans le tapis rouge
    Tissé par les mains aimantes et hâlées des fidèles Bédouines !

    Dis, dis, ô Ange de la Dernière Heure,
    Comment on l’a déposé dans la tombe émerveillée,
    La face tournée vers La Mecque,
    Vers la douloureuse, la brûlante, la cruelle, la tendre patrie,
    La dure patrie de son enfance indigente,

    Baignée par tant de larmes solitaires,
    Recouverte par tant de cicatrices et de plaies !

    Comment on a laissé découverte
    La joue droite, sa joue douce et nacrée,
    Pour que la terre puisse la toucher de ses lèvres reconnaissantes,
    Pour que le sable puisse caresser
    De sa chaude et ample bonté son sommeil !

    Dis comment on a planté sur sa tombe fraîche
    Un rameau de vert dattier
    En signe de renaissance perpétuelle !
    Dis, ô mon chant triste, ô mon âme inconsolable,
    Dis si tu le peux encore,
    Comment, quand les hommes se sont éloignés
    De cet immortel cimetière,
    Descendirent de l’azur les légions rayonnantes
    Des prophètes et des saints
    Pour accueillir l’âme lumineuse de l’Ami de Dieu !

    Comment les anges supérieurs aux corps tissés d’étoiles,
    Aux corps où frémit l’inépuisable jeunesse de la vie éternelle,
    Déposèrent sur son cœur des fleurs de lys cueillies
    Dans les jardins du Seigneur !
    Ces anges qui l’avaient vu jadis monter, ravi, au Septième Ciel,
    Atteignant Sidrat-al-Muntaha, l’Arbre de la Pure Lumière,
    Le Lotus de la Clarté !

    Ô nuit silencieuse, nuit de toutes les merveilles,
    Inscris mon poème douloureux
    Sur le velours noir de tes paupières,
    Brode-le en lettres d’or sur ta mauve poitrine,
    Accroche-le au sanctuaire de ton cœur !

    Ô belle nuit, immense nuit arabique,
    Jardin voyageur rempli de vivante sainteté,
    Verse les baumes de la paix,
    La fraîcheur viatique des songes impalpables
    Sur le sommeil lumineux, sur le sommeil divin
    Des êtres à jamais
    Bons, Justes et Purs !

    Ikra, lis,
    Récite, nuit glorieuse,
    Nuit célèbre, nuit des miracles,
    L’abandon glorieux de l’âme
    A l’insondable, à la sainte, à l’aimable volonté
    De Dieu, notre aimable Seigneur
    Qui rythme l’écoulement du temps intemporel
    Et sanctifie de son Chant
    Le chant de ses doux Glorificateur et Amis !

    « Dis : Je cherche un asile auprès du Seigneur des hommes,
    Roi des hommes,
    Dieu des hommes,
    Contre la méchanceté de celui qui suggère
    les mauvaises pensées et se dérobe ;
    Qui souffle le mal dans les cœurs des hommes ;
    Contre les génies et contre les hommes. »

    Coran, CXIV, Les Hommes

    Athanase Vantchev de Thracy

    Glose :

    Le Prophète Mahomet [Muhammad] était le fils de ‘Abd-Allâh [‘Abdallah], prénom qui signifie « serviteur de Dieu », demi-frère d’al-Abbâs et d’Abû Tâlib du clan des Banû Hâshim ou Hachimides. Son père ‘Abdallah [circa 554-570] était le dixième enfant de ‘Abd al-Muttalib, noble Mecquois, hanif, libre chercheur de Dieu. Par sa mère Salma, ‘Abd al-Muttalib était lié à l’oasis de Yathrib où se dressa plus tard la ville de Médine. La mère du Prophète, Âmina bint Zuhrah, était également native de cette même oasis.

    Le Prophète naquit en 570 de l’ère chrétienne à La Mecque, la plus sacrée de toutes les villes de l’Arabie. Le père, ‘Abdallah, mourut quelques semaines avant la venue au monde de celui qui allait fonder l’islam, la dernière grande religion monothéiste au monde. Il légua à sa jeune femme, Âmina, cinq chameaux et une vieille esclave. La mère, privée de ressources, quitta La Mecque et rejoignit sa famille à Yathrib.

    Le prénom Mohammad signifie « le lieu par excellence de la louange » ou « le plus loué », « periclitos » en grec ancien. Quoique pauvre, Mahomet, en tant que Qoreïch, appartenait à la plus ancienne noblesse d’Arabie. La tribu des Qoreïch [Qoreïch signifie « les petits requins »] gouvernait depuis des siècles La Mecque. Elle était composée de dix grandes familles, parmi lesquelles les Hâshim [Hâshim est l’arrière-grand-père du Prophète], les ‘Abd Shams, les Naufel, les ‘Abd-Dar et… les Umayya qui règneront plus tard, pendant cent ans, de 650 à 750 ap. J.-C., sur l’immense Empire musulman.

    Mahomet eut comme première nourrice Tuwaïbah, une esclave de son oncle paternel Abû Lahab et, comme frères de lait, ses deux autres oncles, J’afar et Hamza, qui allaient lui rester fidèles à jamais. Il eut comme deuxième nourrice la Bédouine Halîma bint Abû-Dh’ayab du clan des Banû S’ad, comme frère de lait son fils Mesrouth et comme sœur de lait sa fille Shaymâ’. Âmina, la mère du Prophète était poétesse. Comme nous l’avons dit plus haut, restée veuve, elle rentra avec son enfant à Yathrib. Après la mort de cette mère tant aimé, Mahomet dut revenir à La Mecque chez son grand-père ‘Abd al-Muttalib qui, à cette époque, occupait la haute fonction de siqaya, « celui qui désaltère » les pèlerins à la Ka’aba, sanctuaire connu dans toute la péninsule arabique. Ce sanctuaire était haram, « sacré » depuis toujours, car , selon la croyance des antiques tribus de la région, il était construit par Adam, le premier homme, et restauré plus tard par Ibrâhîm [Abraham], l’ancêtre commun des Arabes et des Juifs. Toutes les religions y étaient représentées. Sur un des murs de la Ka’aba était peinte une magnifique fresque représentant la Vierge Marie tenant dans ses bras l’Enfant Jésus. Chose importante à savoir : une fois revenu dans ce sanctuaire après la reconquête de La Mecque, le Prophète ordonna que l’on effaçât toutes les fresques et que l’on détruisît toutes les idoles et tous les bas-reliefs figurant les dieux païens, « sauf – avait-il dit en ce jour de triomphe de l’islam – ce qui se trouve sous mes mains ». C’est la fresque de la Vierge Marie et de Jésus Enfant qui se trouvait sous les mains pieuses du Messager de Dieu. Peu sont ceux qui savent que le Prophète manifesta toute sa vie un profond respect pour le christianisme allant jusqu’à permettre aux chrétiens venus le saluer à Médine, de célébrer plusieurs messes dans la mosquée.

    ‘Abd al-Muttalib mourut à 110 ans, laissant le jeune Mahomet, à peine âgé de huit ans, tout seul. Ce fut alors Abû-Talib, son oncle, dernier frère de son père et d’al-Abbâs, qui accueillit, protégea et éduqua l’enfant ensemble avec son propre fils ‘Ali. Plus tard, ‘Ali, adopté par Mahomet, prendra pour épouse sa fille, Fâtima.

    Mahomet se maria à l’âge de 25 ans, en 595, avec la riche commerçante mecquoise Khadîja bint Khuwaylid [circa 555 – 619], surnommée la tahîna, « l’honnête », qui était âgée de 40 ans. Khadîja avait été mariée déjà deux fois : de son premier mariage elle avait eu un fils, Hind, du deuxième lit une fille, appelée également Hind. Cette femme au caractère fort donna au Prophète trois fils, Qâsim, Tayyib, Tâhir, tous morts en bas âge, et quatre filles : Ruqayya, Zaynab, Umm Kulthûm et Fâtima. Seule Fâtima, l’épouse de ‘Ali, eut des descendants : Hasan et Husayn. Khadîja fut le grand amour du Prophète, son bon conseiller, son premier disciple. Jusqu’à la fin de sa vie, Mahomet ne put prononcer son nom sans que ses yeux se remplissent de larmes.

    C’est en 610 ap. J.-C., âgé de quarante ans, que Mahomet reçut ses premières révélations, transmises selon lui par une voix qui lui ordonnait de « réciter » ce qu’il entendait et qui était, selon des versets du Coran plus tardifs, la voix de l’ange Gabriel. Il attendit quatre ans avant de se faire entendre publiquement et, de ce moment jusqu’en 622, il ne cessa de multiplier ses appels, suscitant de plus en plus, pour lui-même et son entourage, les railleries, puis les sévices des Mecquois. Bravant le polythéisme de ses concitoyens, Mahomet prêcha la foi en un Dieu unique, Allah, forme abrégée de Al-Illah, la tawakhu ou confiance absolue en Dieu, le renoncement à la vie clanique, à l’égoïsme aveugle, l’imminence du Jour du Jugement dernier, la bonté, l’amour du prochain, la miséricorde, la charité. Sa doctrine déchaîna l’hostilité même de ses proches parents, dirigeants de sa ville natale, La Mecque, ce qui força Mahomet et quelques-uns de ses amis convertis à la nouvelle religion, l’islam, à chercher refuge à Yathrib [la future Médine]. Cet « expatriation », hijra en arabe, eut lieu en 622. C’est le 16 juillet de cette année 622 que débute l’ère de l’Hégire, c’est-à-dire l’ère musulmane. En dix ans, le Prophète sut imposer l’islam à toute l’Arabie. En 630, après plusieurs durs affrontements [624, 625, 627], La Mecque embrassa la nouvelle religion.

    Le mot islam veut dire « soumission », soumission bien sûr à Dieu. Est musulman [muslim] celui qui se soumet à la volonté de Dieu. La forme muslim est le participe passé du verbe arabe aslama, « se soumettre ». Les quatre premiers musulmans furent, par ordre chronologique, Khadîja, ‘Ali, Zayd Hâritha, jeune esclave syrien affranchi par Mahomet, Abû Bakr al-Siddîq ou le Véridique. Abû-Bakr, l’Ami fidèle, le Confident, le Compagnon le plus proche du Prophète, deviendra, après la mort de Mahomet, le premier calife des musulmans ! Le mot calife, signifie littéralement « successeur », sous-entendu de Mahomet. Gagné corps et

    âme à la cause du Messager de Dieu, Abû Bakr, cet homme merveilleux, n’hésita pas un instant à marier sa toute jeune fille Aïcha, le premier enfant musulman, au Prophète.

    Mahomet mourut le 8 juin 632 dans les bras de sa femme Aïcha entouré de ses fidèles Compagnons : ‘Ali, son fils adoptif et son gendre [devenu le quatrième calife], Abû-Bakr, son plus fidèle ami et son beau-père [élu premier calife], ‘Umar ibn al-Khattab [élu deuxième calife], son autre beau-père, ‘Uthmân ibn Affân, deux fois gendre du Prophète [élu troisième calife]. Malgré son amour infini pour sa ville natale, La Mecque, il voulut s’éteindre à Médine par fidélité au serment qu’il avait prêté aux douze Médinois qui avaient embrassé l’islam au moment le plus difficile de sa vie et qui restèrent connus dans l’histoire comme les Ansâr [littéralement les « Auxiliaires »]. Ce furent les Ansars qui accueillirent à Yathrib le Prophète et ses Compagnons exilés mecquois, les Mûhajirûn.

    Al- Khadir ou Al-Kidr : nom d’une figure mystérieuse, vénérée et populaire en milieu musulman, qui fut généralement identifié avec « le serviteur de Dieu » accompagnant Moïse [Mûsâ] dans un des épisodes que relate le Coran.

    Al-Khadir est considéré, tantôt comme un prophète, tantôt comme un saint personnage représentant de Dieu sur la mer et sur la terre qui, selon certains auteurs, aurait même acquis l’immortalité. Son nom qui signifie « le vert » est énigmatique. Enigmatique aussi est l’origine des divers récits relatifs à cet être mystérieux que l’exégèse coranique a évoqué à propos des versets 61-83 de la sourate XVIII, certaines auteurs voulant même y retrouver la personnalité d’Elie telle qu’elle se présente dans la légende rabbinique et telle qu’elle était invoquée par les juifs du Moyen Âge, spécialement pour demander la pluie.

    Laylat al-qadr : la nuit durant laquelle fut révélé le premier verset coranique. On appelle cette nuit laylat al-qadr ou le « nuit du Destin » parce que, dans la croyance populaire, c’est au cours de cette nuit que, tous les ans, est fixé le destin de chaque homme.

    Al-Âmin : un des surnoms du Prophète. Ce terme signifie fidèle, sûr, fiable. Avant la Révélation, les Mecquois avaient choisi Mahomet pour arbitrer entre eux en raison de son honnêteté et de son jugement sûr. Ils le surnommèrent al-Âmin.

    Minbar [n.m.] : élément mobilier participant à l’aménagement de la grande-mosquée depuis l’époque du Prophète et s’étant conservé jusqu’à nos jours sous la forme d’une chaire à degrés, souvent un escalier de plusieurs marches.

    Ohod ou Uhud [bataille d’], novembre 625 : bataille des musulmans de Médine contre une petite armée païenne venue de la Mecque pour venger les morts de la bataille de Badr. Lors des combats, les défenseurs de l’islam perdirent de nombreux guerriers. Parmi les personnages tombés en shahîd [pl. shuhadâ’] ou « martyrs » figurait Hamza, l’oncle de Mahomet. Le Prophète lui-même fut blessé lors des combats. L’emplacement de la bataille et les tombes de ceux qui y avaient péri ainsi que la mosquée-oratoire dédiée au souvenir de Hamza devinrent des lieux de visites pieuses ou ziyâra.

    Kohol, koheul, khôl [n.m.] : mot arabe qui signifie alcool. Fard de couleur sombre appliqué sur les paupières, les cils, les sourcils. Les hommes aussi s’en servaient pour protéger leurs yeux de différentes maladies.

    Collyre [n.m.] : du grec kollurion, « onguent ». Médicament liquide, isotonique aux larmes, qu’on instille dans l’œil.

    Antimoine [n.m.] : de l’arabe ‘itmid. Corps simple au symbole chimique Sb, solide blanc argenté, cassant, dont le principal intérêt est la stibine, et qui augmente la dureté des métaux auxquels on l’associe. Stibine [n.f.] : sulfure naturel d’antimoine Sb2S3.

    Ikraâ’ : mot arabe qui signifie « Lis ! »

    L’Ange dans le poème est Gabriel. Il est mentionné une seule fois dans le Coran, sourate II, verset 91, sourate appartenant à l’époque de Médine. Pour les chrétiens, Gabriel est un Archange. Mais en fait, Gabriel est un des six séraphins se tenant, selon la Bible, devant le trône de Dieu. L’Ancien Testament cite les noms de deux autres séraphins : Michel [Mikaël] et Raphaël.

    Coran [n.m.] : en arabe qur’an ou « récitation », nom donné à l’ensemble des révélations transmises par Mahomet lors de sa mission au nom d’Allâh, mises par écrit surtout après sa mort pour constituer l’une des bases fondamentales de la doctrine et de la Loi musulmanes ainsi que l’objet essentiel des sciences religieuses islamiques. Les savants occidentaux rapprochent cette appellation du syriaque qeryana qui signifie « lecture des Ecritures » ; mais les musulmans se contentent de la considérer comme le nom verbal du terme qara’a, « lire, réciter » qui apparaît plusieurs fois dans le texte du Coran, notamment dans un des versets considéré comme un des plus anciens où Mahomet reçoit l’ordre suivant : « Récite, au nom du Seigneur qui créa » [Coran, XCVI, 1]. Selon la doctrine officielle de l’islam, le Coran est un livre [qîtab] incréé, le Livre par excellence, celui dont l’archétype céleste est célébré par la plupart des commentateurs musulmans, un Livre dicté et non inspiré. Il existe cependant des théologiens, les mu’tazilites par exemple, qui affirment que le Coran est un livre créé, un livre inspiré et non dicté. La différence semble mince. En réalité, elle est immense !

    Quoiqu’il en soit, le Coran contient 114 sourates [chapitres] comptant 6219 versets. Il faut donner une place à part à la première sourate, la Fâtiha, ou « Liminaire » qui est une prière, et aux deux dernières qui sont des incantations servant de conclusion. Selon la doctrine traditionnelle, le premier exemplaire rédigé aurait vu le jour à la fin du califat d’Abû Bakr, soit vers 634 : l’un des proches de son entourage, le futur calife ‘Umar ibn al-Khattâb s’étant ému de constater que nombre de musulmans connaissant par cœur le Coran avaient disparu lors des batailles de l’Apostasie, il aurait convaincu Abû Bakr de demander à l’ancien secrétaire du Prophète, Zayd ibn Thâbit, de réunir tous les fragments écrits ou conservés « dans les poitrines des hommes ». Cette relation est toutefois contredite par d’autres qui donnent des détails différents ou qui même affirment qu’aucun texte écrit n’exista avant la recension due à l’initiative du troisième calife, ‘Uthmân ibn ‘Affân.

    La plus ancienne traduction du Coran est la paraphrase en latin, écrite par Robert de Ketton sur l’ordre de l’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, et achevée en 1143, œuvre qui servit de base à diverses autres tentatives. Une traduction italienne vit ensuite le jour en 1547. La première traduction française date de 1647. Elle est l’œuvre d’André du Ryer.


    Biographie:
    Athanase Vantchev de Thracy
    est sans doute l’un des grands poètes contemporains français. Né le 3 janvier 1940 à Haskovo en Bulgarie, cet homme d’immense culture, parlant plusieurs langues, poursuit, pendant plus de dix-sept ans, des études supérieures dans les universités les plus prestigieuses d’Europe où il fait la connaissance approfondie de la poésie mondiale.

    Athanase a écrit 24 recueils de poésies [en vers classiques et en vers libres] couvrant presque tous les spectres de la prosodie : épopées, odes, sonnets, bucoliques, idylles, pastorales, motets, ballades, élégies, rondeaux, épodes, satires, hymnes, thrènes, lais, épigrammes, épitaphes, virelais, etc.

    Il publie une série de monographies et une thèse de doctorat sur « La symbolique de la lumière dans la poésie de Paul Verlaine ». Il rédige, en bulgare, une études sur le grand seigneur épicurien Pétrone surnommé Petronius Arbiter elegantiarum, favori de Néron, auteur du Satiricon, et une maîtrise, en langue russe, intitulée « Poétique et métaphysique dans l’œuvre de Dostoïevski ».

    Grand connaisseur de l’Antiquité, Athanase consacre de nombreux articles à la poésie grecque et latine. Lors de son séjour de deux ans en Tunisie, il publie successivement trois ouvrages sur les deux cités puniques tunisiennes : « Monastir-Ruspina – la face de la clarté », « El-Djem-Thysdrus – la fiancée de l’azur », « Les mosaïques thysdriennes ». Pendant ses séjours en Syrie, en Turquie, au Liban, en Arabie Saoudite, en Jordanie, en Irak, en Egypte, au Maroc, en Mauritanie, il fait la connaissance émerveillée de l’islam, et passe de longues années à étudier l’histoire sacrée de l’Orient. De cette période date sa remarquable adaptation en français de l’ouvrage historique de Moustapha Tlass « Zénobie, reine de Palmyre ».

    Il consacre entièrement les deux années passées en Russie [1993-1994] à l’étude de la poésie russe. Traducteur d’une pléiade de poètes, Athanase est lauréat de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux.

    avthracy@hotmail.com

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