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Rachid  Khaless

Rachid Khaless


Nationality: Marruecos
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Biography
1.
Tabula raza…

Signe ton baptême pyromane !
Craque allumette crépite feu de géhenne épée écarlate et éclats acérés
Brûle parchemins anciens et futurs défais et legs et royaumes et royautés
Au bûcher ce monde désuet
À commencer par l’antiquité – surtout moderne !

Crevons l’abcès
À l’enfer aux mille feux délétères l’allégeance !
La religion, l’espérance je les jette tout autant que les livres et les paradis qu’ils promettent
Et que je sois damné ! Et qu’on me lapide !
Je m’en moque. Je suis déjà ailleurs
Et ni ce monde ni l’autre ne comptent ni ne me troublent…

Ma poitrine se gonfle d’un souffle ample, souffle baroque mais aux résonances inédites :

Que ma proie s’offre à moi non dans le consentement mais dans la ténacité : le saccage n’en sera que plus beau
Guerre guerre : olifants et fuel !

Ma main revient des confins sombres de l’absence… Elle est chargée de qebrit splendide et la déflagration sera. À pulvériser le galet lisse de l’orgueil

Et c’est de salves de syllabes et de sons brusques que je vous dynamiterai

Coups coupants mes mots entailleront vos faces et poitrines à vous saigner à blanc

J’allumerai mille étoiles dans vos yeux – ça s’appelle mise en orbite ! – et je les saccagerai à coups d’ongles tranchants et de dissidence

Vous tomberez en poussière comme fruits de cave puis je ramasserai vos cendres et pelure je les exposerai aux vents
[Vous serez partout et ne serez nulles parts]
Vous serez éternels dans mon néant

2.
Que m’importent vos trésors et vos empires
Et vous mes non-frères que j’ai acculés au pied des décombres

Que m’importent vos royaumes et le futur
Je suis déjà affranchi des calendes crucifiées dans vos mains

Et jamais je ne graviterai autour des constellations fixées dans la voûte céleste
J’ai choisi les marges et les courbes au lieu du charnier des cadavres linéaires

J’ai formé des desseins cruels en vue d’embarquement neufs et d’antidote

Et j’ai brûlé vers la poésie pour toujours !

Bêchez vos saisons donnez-leur des noms et des fleurs
Conviez des convives à goûter à leur fruit et à chanter votre louange

J’en ai assez de toutes ces nourritures avariées qu’on sert à toutes solennités ou pour d’obscurs rites
Elles avaient été apprêtées avec toutes épices par des taverniers aux mains factices

Je m’octroie quant à moi tout le trouble que me doit mon souffle raffermi à des alcools tenaces

Et je ne déclame ni ne chante…
Je dis mes fièvres séculaires
Et des musiques autres
Vastes filles d’onctions de feu

À moi ! À moi la virginité des incendies !
Feu ! Feu sur tout. À commencer par ces feuillets barbares…

Je resplendis à l’étendue unique ! Je l’appelle sur toutes mes ruines…

Sans cesse elle me renouvellera

***
Qu’il répande sa lèpre dans mes veines ce siècle de croisés et de trouvères
Moi j’y tiens ma place – et tant pis pour la postérité – et j’en mourrais à chaque instant s’il fallait abdiquer mes utopies
J’œuvre dans le silence et m’appartiens chaque fois que j’approche de ma mort

Je descendais
Au milieu des ruines
Sonder l’essence du feu
Qui couve sous la rouille
De la peau et sans cesse
Me déchire

Je suis toute absence toute omniprésence et je perce aisément les coeurs de mes ennemis :

« À l’écart la charogne ! » s’écrie l’un d’eux

Je confirme : je suis de la race des perfides ; j’ai bu un vin dense dont les toxines sont de la fabrique du tonnerre et vos quolibets me m’atteignent pas

Et les guerres je les connais toutes. Et les vierges arènes…

Enfant déjà j’aurai livré toutes les bagarres :

L’alerte venait des cimes
Des immeubles : démons terribles nous endossions notre audace et des armures formés de nos mains – manches de balais volés et morceaux de zinc – nous étions de la tribu d’Antar et nos rivaux les Dhobyane – nous étions prêts à prolonger d’un siècle encore Dahis et al-Ghabra’

Ma voix devenait rauque sous mon masque, je commandais des guérilleros pas plus hauts que des arbres nains
Nous avions des frontières à conquérir, des audaces à châtier
Que de feux s’allumaient dans nos yeux quand au bout de la ruelle s’élevait le chant de la bande rivale – c’étaient de vrais tremblements de crécelles !
L’arène était d’infinis pièges et à perte de vue les colonnes étaient prêtes à l’assaut
Barricades torches cimeterres… Nous érigions des chemises trouées en guise d’étendards

Et soudain s’ébranlait la troupe aux aguets
Le ténor – un rondouillet au gosier net – entonnait le chant de notre République

Bagarres bagarres sans fin…

C’était le sang qui sanctifiait nos solitudes !

3.
À présent j’usine des sons féroces qu’elle surgisse cette silhouette bâtarde dans ma vie que je l’exhibe sur la place publique que je lance les enchères je suis Orphée et j’écorche ma voix – dans l’appel à ma prière de l’absent : je suis déjà loin en moi ailleurs – je suis un faux et un renégat et j’érigerai mon poignard qu’on me relègue aux marges du panthéon et autres éphémérides – qu’est-ce que ça peut me foutre ? – je suis déjà cadavre. Par le passé j’ai épousé Christ arrimé à ma chair et je lui ai donné le dernier baiser et je tuerai tous les autres Christ et les Bouddhas et lacérerais les parchemins du Hedjaz qu’ils processionnent dans mon champ de mines – je dynamiterai icônes et livres de Babel à Byzance et je vous menace et je charge je choisis la guerre je choisis l’escalade

***
Dès le commencement j’ai entrevu la fin…

Et j’ai rompu le lien qui m’aurait asservi au monde : j’étais seul en enfer et j’ordonnais des musiques rauques pour tenter le miracle

Et j’ai cheminé dans ma cervelle une légende et portant dans les mains des cailloux bruts

J’ai tissé à l’horizon une couleur et j’ai conspiré contre l’argile et son miracle – j’étais le siège de tous les sacrilèges

Et survint la folie – jeune épouse pour d’éternelles noces – j’avais alors fini de saccager en moi toute la lumière

Je me suis donné pleinement la vie et cent fois j’ai rêvé ma mort : A et O brouillés et cap vers un territoire constamment ouvert …

C’étaient des voyages sans fin – et de toutes sortes :

À l’âge de raison grondait dans ma tête le ras-le-bol et je projetais de tuer en moi la présence de tous les pères

Un jour j’ai tagué sur les murs du lycée des inscriptions hérétiques

Tracts et slogans rouges étaient mes premiers coïts – aguerri je m’apprêtais à ourdir toutes les conspirations

En cours d’arabe j’ai excité la meute à la controverse – j’avais à cette époque-là une voix miraculeuse et mon cœur avait l’empire sur toute race

J’ai vu les mots engendrer une vraie algarade : chacun cognait sur le visage à portée de son poing

Mais j’ai survécu à la catastrophe avec l’envie de raffermir mon trop-plein de fureur

Et ma tête a été mise à prix j’étais mûr au gibet

Et je m’octroyai alors toute l’étendue du risque :

Quand le gong a retenti – les chardonnerets ayant fui loin – j’ai convoyé de rouges romances vers des régions vierges. C’était Allal qui tenait la cadence : nos pas sonnaient à même nos cœurs

Nous surprenions déjà l’horizon reprisé de la soie de nos mains, la mort qui n’était plus qu’un corbeau jeté sur la blanche solitude de l’aube. Et nous exultions aux territoires purs conquis par la seule emprise de nos pensées

Le pays cessait d’être une terre d’épouvante et nous l’élevions sur nos épaules et sentions son poids

À notre sang nous inventions des légendes et d’amples prisons à nos futures épouses

C’étaient des rêves sans fin que nous consumions avec notre dernière cigarette

Enfin pour sceller cette alliance nous reniions nos races le torse plein de souffles bruts et de livres de révoltes

C’était en un banal jour de commencement du monde !

***
Je suis le conquérant flottant sur les violentes lames et bientôt je brûlerai les barques et les parfums de ma terre natale…

Voilà que j’accoste dans un port que hante le sang

Devant moi mon ennemi et derrière éclats et cendre

[Et je suis loin dans l’éblouissement… Mais mon coeur bat d’une belle audace

Et c’est mille fois mort que je reviendrai au monde : lentement j’escaladerai le versant abrupt de la vie]

La houle je l’ai tractée à la rompre sur mes phalanges formées aux flammes ; c’était avec une force que je dois à mon haleine et à mes muscles

Et j’ai tiré le torse plein de cartes de prodigieuses cargaisons

Alors que les vagues me traversaient d’un bout à l’autre – dans un bouleversement musical

C’est absous d’humanité que je m’octroyais l’immensité du monde – ce minuscule champ de bataille !

Extraits de Guerre totale

biografia:
Rachid Khaless

Né en 1966 au Maroc, Rachid Khaless est professeur agrégé de lettres françaises. Il vit et enseigne à Rabat. En septembre 2004, Cantiques du désert, son premier recueil de poésie, paraît chez l’Harmattan, collection Poètes des cinq continents.
Ce livre est salué par la critique qui en souligne le ton nouveau. « Rachid Khaless s'acquitte de cette tâche par un travail original sur sa propre voix », préface d’emblée Abdellatif Laâbi.
Depuis, le poète mène une quête exigeante sur lui-même et sur sa langue.
Cette voix authentique, tour à tour écorchée ou apaisée, est sans cesse à l’affût des moments essentiels pour fonder une parole – et édifier l’humain.
Les écrits de l’auteur [nouvelles, poèmes] paraissent dans les journaux, les magazines ou en anthologie au Maroc et à l’étranger. Il participe aux rencontres et récitals de poésie.
Traducteur, il publie en décembre 2007 aux Editions du Ministère de l’information Je vois la musique, livre d’artiste avec Ahmed Alajmi et Aysha hafedh, scupteur.
Guerre totale est son dernier recueil écrit.

rkhaless@yahoo.fr
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